L’histoire

 

Un premier texte m’est parvenu par ma belle mère et dont je ne connais pas l’auteur.

Un suivant est de la main d’un habitant Norvégien qui mit sur papier l’histoire que lui raconta Émile Gaseu, et le troisième est une conférence donnée à l’occasion du 95 ème anniversaire de la coopérative de Rasiguères.

 

Situation

 

La commune s'étend sur 1372 hectares (13,72furlo). Elle comprend le village et l'ancien château de Trémoine

Le village se trouve à 120 mètres d'altitude près de celui de Planèzes auquel il fut uni avant 1793.  Rasiguères était une dépendance de la paroisse de Planèzes

 

Histoire

 

Du latin « radicina >> racines, le nom correspond probablement à une zone défrichée ou déboisée.

 

En 1805, par suite de difficultés avec le vicomte de Castellnou, Guillem Gausbert et son parent le vicomte de Fenouillet, Arnau Guillem, un chevalier du nom de Guillem Bernat, fils

d'Arsenda, qui avait reçu du comte Bernat III de Bésalu la juridiction sur l'ensemble de ses châæaux en Bésalu, Vallespir et Fenouillèdes lui jure fidélité pour le château nommé « Rasig »ou « Montserrat », avec sa châtellerie et toutes ses dépendances. Ce château est distinct de ceux de Trémoine et de Tournefort. Il s'agit sans doute du château de Rasiguères qui fut occupé en 1389/1390 par les compagnies de Bernat d'Armagnac et que le gouverneur du Roussillon, Gilabert de Crouille, essaya en vain de prendre en Août 1390. Au XVIIe siècle, la famille del Yiver tenait la seigneurie de Rasiguères, Guillem de Viver, mari d'Anna de Verniola,latransmet à son fils, Enric del Viver, seigneur baron du Viüer, Rasiguères et Montfort, héritier également de son oncle Alexandre du Vivier, qui s'affronta avec l'évêque d'Alet, Nicolas Pavillon, par suite de sa conduite scandaleuse qui l'excommunia le l1 Septembre 1661. Il moulra en1697

 

Population

 

Le village comptait 5 feux en 1367, et un seul en 1395 En 1750, on recense 100 habitants et 199 en 1788 Au 19ème siècle la population augmente fortement : 165 habitants en 1818, 249 en 1836, 241 en 1856, 227 en 1861,312 en 1896, 318 en 1911, 353 en 1926,le maximum puis va décroître : 276 habitants en 1936, 233 en 1946,216 er 1954,228 en 1968, 152 en 1975, 162 en 1982, 168 en 1999 et 139 en 2006

 

Centre d'intérêt

 

L'église St Jean Baptiste

C'est l'église paroissiale près de laquelle se trouvent les restes de l'ancien château

 

Le château de Tournefort

 

Les restes du château sont situés au sommet d'un mamelon qui domine la rive gauche de l'Agly au sud- ouest du village

Le château était tenu au  XIIe siècle par une famille de Tournafort : en 1087, P.P de Tournafort, et en 1134, Guillem de Tournafon

La forteresse est citée tardivement en 1371. Sa base est légèrement trapézoïdale. L'épaisseur des murs varie de 1,10 m à 1,50 m pour la face Nord-Ouest. Il semble qu'il devait exister une tour sur la partie nord.

 

Le château de Tremoine (Termena)

 

Les ruines du château sont situées sur la cime d'une colline située à 4 km au nord du village.

La seigneurie de Termena était tenue au XIIe siècle par une famille de ce nom. Un nommé B.

de Termena est cité dans un document de 1299.

 

Le château comprend une enceinte qui occupe toute la partie haute du mamelon et dont les murs ont 0,90 m d'épaisseur. Les dimensions intérieures de la tour sont 3,00 x4,70 m. Elle comportait 2 étages et la voûte qui la couvrait supportait une terrasse. Ses murs font 1,10 m d'épaisseur.

La tour est d'époque médiévale, bâtie à la fin du 11e siècle ou au début du 12e siècle, alors que l‘enceinte est de construction plus récente.

 

Les mines de feldspath

 

Au nord de la commune, on trouve des mines de feldspath accessibles seulement à partir de Lesquerde, exploitées parla Sté Ceratera de Caudiès de Fenouillet

 

Les carrières de gypse

 

Au sud de la commune, il y avait une exploitation traditionnelle de gypse au lieu-dit de « la Guichère » près de l'Agly (« guix » plâtre en catalan)

 

Les mines de fer

 

Au sud également, a été exploitée jusqu'à la fin de la dernière guerre mondiale une mine de fer à « la Menera ». D'autres gisements étaient situés au nord-ouest mais ils on été abandonnés bien avant.

 

Si Rasiguères m'était conté... par Emile Gaseu

Les origines de Rasiguères sont obscures, à part la tour de Trémoine dont on situa la construction vers l'an 7OO, au moment des invasions arabes. Aucune date ne peut être avancée pour le village actuel. Tl dépendait du diocèse d'Alet et était vassal du seigneur de Vivier-Lansac. Les maisons étaient situées alors entre les ruisseaux de la Murtre et de Trémoine, entourant la tour appartenant actuellement à la famille Figuères.

Les vestiges d'un autre village plus ancien étaient situés à I km du village actuel, au bord de l'Agly et à l'intersection des routes de Lansac et de Caramany. Il restait, il y a quelques années, un pan de mur, vestige d'une église qui avait une vingtaine de mètres de longueur : le lieu-dit s'appelle " Las Gleize", l'église, Comme souvent, un cimetière se trouvait autour de l'édifice.

Quelques squelettes furent mis à jour lors de la construction du pont de Tournefort en 1937. L'ancien pont, typique mais étroit, bâti en courbe lors de la construction de la route départementale N°9 qui va de Montfort  (dans l'Aude) à Vingrau (P.O.) était devenu dangereux.

Surplombant la vallée, se trouvent les vestiges d'un château fort dont il ne reste que quelques murailles. Au bord de I ‘eau, sous l'église, un peu de maçonnerie : les restes d'un moulin alimenté par un petit canal taillé dans le roc. Voilà tout ce que l'on sait sur les origines de Rasiguères.

Mais revenons au village actuel, peuplé au dernier  recensement en 1998 de 160 habitants ; il comptait au début du XXème siècle 250 âmes. Jusqu'à la construction de la route D9, vers les années 1880, c'étaient des chemins muletiers qui raccordaient le village à Latour, Saint-Paul, Cassagnes. Les habitants vivaient en autarcie, produisant les vins sur les coteaux rocailleux ; ils réservaient les terres fertiles à la culture des oliviers : le seigle, l'avoine, l'orge étaient semés entre les arbres. Les chèvres, les cochons, les lapins et les poules fournissaient la viande et le lait. Les figues, les amandes, les raisins séchés étaient les principaux fruits. Les sarments de vigne, le chêne et le chêne vert étaient utilisés pour le chauffage des maisons : l'éclairage se faisait avec des lampes à huile, puis plus tard avec le pétrole et la bougie.

Le vin était le principal produit vendu. Vinifié dans des caves particulières, conservé dans des foudres en bois, il était transporté dans des autres en peau de chèvre d'une capacité de 60 litres qu'on arrimait de chaque côté du dos du mulet. D'ailleurs, les ventes de vin ne se faisaient pas à l'hectolitre mais " à la chatge " , soit 120 litres. Des moulins à eau existaient dans les villages riverains de l'Agly; ils servaient à moudre les grains et les olives. L'huile était stockée dans des amphores en terre cuite, vernies à l'intérieur, et de capacités différentes. Il en existe encore quelques modèles chez les  villageois.

Les maladies de la vigne

La vigne poussait depuis des siècles sans maladie. Pour avoir un cep, il suffisait de planter un sarment. Pas de greffe, pas d'engrais chimiques, on fumait la, terre avec des chiffons qu'on enterrait près des souches. C'était une vraie culture biologique.

Mais un beau jour, vers les années 1880, un champignon microscopique, originaire d'Amérique et appelé oïdium, fit son apparition dans le vignoble français. Les raisins séchaient et les viticulteurs étaient impuissants pour lutter contre cette maladie. Heureusement, un jardinier mit par hasard du soufre sur un rosier qui est une plante très sensible à l'oïdium , et le remède fut trouvé. Les vignerons soufrèrent les vignes et purent à nouveau récolter.

Le soufre était alors extrait des flancs des volcans, du Vésuve en particulier. La demande fut très importante et les prix de ce produit grimpèrent tellement que les vignerons, pour l'économiser , mettaient, lorsqu'ils soufraient, un couvre-plat sous les ceps pour récupérer le soufre qui tombait à Terre.

Une décennie plus tard, une catastropha encore plus terrible que l'oïdium s'abattit sur le vignoble méditerranéen: le phylloxéra, genre de puceron originaire d'Amérique, arriva par le port de Marseille et s'attaqua d'abord aux vignes du Gard, puis de l'Hérault, etc. détruisant tous les ceps, sauf ceux qui étaient plantés dans un sol sablonneux. La pénurie de vin qui s'ensuivit occasionna une hausse des cours. Les vignes de Rasiguères et de la région furent les dernières touchées par la maladie ; aussi les viticulteurs profitèrent-ils du malheur des autres. Certains allèrent même acheter de la futaille dans les régions déjà sinistrées. Ils firent construire à cette époque-là des maisons avec cave: les actuelles maisons rue des Vignes et de la Mairie furent bâties durant cette période faste.

Un beau matin, les vignes se mirent à dépérir ; d'abord autour du village et, petit à petit, tout le territoire fut infesté. Pour survivre, on installa des troupeaux de chèvres, on sema de la luzerne à la place des vignes:  les mairies ouvrirent des chantiers, des routes et autres travaux. C'était la misère. On m'a raconté qu'une femme du village allait tous les jours à pied à Latour de France, un fagot de bois sur son dos ; elle le portait au boulanger et celui-ci, en échange, lui donnait du pain pour nourrir sa famille. Les plants américains, qui résistent ou phylloxéra, furent introduits en France. Le vignoble se reconstruisit, mais les racinés demandaient beaucoup de soins : terrain plus meuble, greffage, traitement, etc. etc...

Des anciennes vignes qui poussaient dans la rocaille et s'étageaient jusqu'au pied de la tour de Trémoine, il ne reste que des murs en pierre sèche avec quelques cabanes, genre igloo. Les oliveraies furent arrachées, l'huile d'olive n'étant plus rentable depuis I ‘arrivée sur le marché, de l'huile d'arachide. Le vin devint alors la principale production du village.

La crise viticole.

Vers 1900, Pour que la population pauvre des villes et villages puisse consommer davantage de sucre qui était alors une denrée de luxe, le gouvernement décida, dans un louable esprit social, de baisser les lourdes taxes qui frappaient ce produit. Des viticulteurs  et des commerçants malhonnêtes saisirent cette occasion pour produire une quantité plus grande de vin. Pour cela, après  avoir pressuré leur vendange, ils remettaient les marcs dans les foudres, y ajoutaient de l'eau et une certaine quantité de sucre (sachant qu' 1kg 800 de sucre augmente de 1' 100 litres de jus de raisin). Sous l'action des levures qui se trouvaient dans les marcs, le tout se remettait à fermenter et ils obtenaient une quantité de vin qu'ils appelaient " piquette" ou, en patois," bi-d'aygue", ce qui signifiait " vin d'eau ".En ce temps-là, il se consommait une quantité considérable de vin et les buveurs n'étaient pas regardants sur la qualité. Ce qui comptait, c'était le volume et les prix bas. La mévente qui s'ensuivit fut catastrophique. A l'approche des vendanges, les vignerons vidaient leurs foudres dans les caniveaux pour pouvoir loger la nouvelle récolte. Cela, ne pouvait durer : un mouvement de révolte se déclencha. Un vigneron de I'Aude, Marcellin Albert, prit en 1907 la tête de la rébellion On organisa dans les villages des comités de salut public, des rassemblements monstres eurent lieu dans toutes les grandes villes du Midi : les viticulteurs, les ouvriers agricoles, qui étaient nombreux à cette époque, les femmes et les enfants participaient au mouvement. Des débordements  eurent lieu ; les manifestants, qui se comptaient par dizaines de milliers, envahirent la préfecture de Perpignan et  y mirent le feu. De tous les villages, sans distinction de partis ou de religions. les habitants se rendaient sur les lieux de rassemblement en charrette ou en train, portant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire, en patois au en catalan suivant les villages, des slogans tels que" cargols sensé pa sount dé mal masfega" : escargots sans pain sont durs à avaler... Le gouvernement, comme toujours, mit du temps pour juger de l'ampleur du mouvement. A Paris, les journaux, goguenards, titraient : " Le Midi bouge /". Les politiques voulaient faire croire que les manifestations avaient un caractère antirépublicain. Pour mater les vignerons en colère, le gouvernement décida, après l’incendie de la préfecture de Perpignan, de faire intervenir la troupe. Le lTè^ Régiment d'infanterie, cantonné à Béziers, fut chargé de ramener les manifestants à la raison . Ce régiment, formé en grande partie par les f ils des vignerons en colère, refusa de marcher contre les manifestants. Il se mutina avec armes et bagages et fut envoyé en punition dans le sud tunisien.

Clémenceau, voyant la tournure que prenaient les événements, fit venir un régiment de Dragons de Grenoble. Eux n'hésitèrent pas à tirer sur la foule lors d'une manifestation à Narbonne. Une douzaine de personnes, dont des femmes et des enfants, furent tuées. Devant la menace d'une   guerre civile, le gouvernement accepta de discuter avec Marcellin Albert et des mesures furent enfin prises pour éliminer les couses de la révolte:

·         obligation pour tous les viticulteurs de souscrire dès la fin des vendanges une déclaration de récolte avec les surfaces des vignes et le volume de vin produit. ces déclarations étaient affichées en mairie.

·         établissement d'un titre de mouvement (acquit, congé, laissez-passer) pour accompagner les vins lors du transport de chez le producteur ou marchand en gros ou  détaillant.

·         Interdiction de pratiquer la chaptalisation, c'est à tous les départements du pourtour méditerranéen.

·         envoi en distillerie de tous les vins ne titrant pas dire le sucrage, dons avariés.

Ces décrets sont toujours en vigueur aujourd’hui. Avec ces mesures, prises, hélas, tardivement, la paix revint dons le Midi. Mais les vignerons gardèrent toutefois une rancœur tenace contre Clémenceau gui avait ordonné la répression sanglante, et ce jusqu’à la guerre de 1914 où il devint alors très populaire.

La vie au village

Au début du siècle, la nourriture des villageois était des plus frugales: les pommes de terre et les haricots étaient les aliments de base. La viande de boucherie n'était sur les tables gue les dimanches et les jours de fête. Les lapins domestiques ou de garenne, les poules, les chevreaux corsaient les menus, sans oublier le gros cochon que la maîtresse de maison élevait  avec amour. L"'ouillade " ou potée était un des principaux plats. Le vin était la boisson des adultes : les viticulteurs en buvaient deux litres par jour mais, comme les travaux de la terre étaient durs, ils les éliminaient et il y avait très pau d'alcooliques dans le village. La bière était quasiment inconnue et n'était consommée que dans les cafés.

La literie se composait de paillasses bourcées de feuilles de mais séchées. Il  y avait aussi des draps qui étaient tissés avec des fibres de genêts d'Espagne. La douceur et la souplesse n'étaient pas les qualités principales de ces draps.

La lessive se faisait dons un bac en tôle, percé ou fond d'un orifice fermé, par un bouchon. On mettait le linge et, dessus, de la cendre récupérée dans l'âtre ; on arrosait le tout avec de l'eau bouillante. Le linge était ensuite rincé, à la rivière ou au lavoir, été comme hiver.

Une quarantaine de chevaux et de mulets occupaient les étables du village. Ils servaient au labour des vignes, ou transport des raisins lors des vendanges, des sarments et du bois pour le chauffage en hiver. Attelés à  des " jardinières " ou à des breaks, ils permettaient d'aller à la ville pour les achats ou les visites.  Les déplacements étaient longs mais le temps ne comptait pos à cette époque. Le fumier était récupéré et servait à fumer le vignes et les jardins : les engrois chimiques étaient alors inconnus.

Le troupeau de chèvres, qui comptait plus de 100 têtes, était gardé par un berger communal. Chaque matin, les propriétaires conduisaient leurs bêtes sur la place au centre du village lorsque la trompe du berger avait retenti. celui-ci emmenait alors le troupeau dons la montagne et ne rentrait que le soir. La traversée du village laissait une odeur épouvantable, les rues étaient semées de crottes, les puces pullulaient, mois les riverains acceptaient tous, ces désagréments sons se plaindre.

Les familles  élevaient  un ou plusieurs cochons. En décembre, c'était la "matança ", la mise à mort de ces pauvres bêtes qu’on égorgeait avec un grand couteau réservé à cet usage. Les gosses étaient impressionnés par le sang qui coulait à flots dons une bassine qu'une femme remuait sans cesse pour ne pas qu'il coagule. Ensuite, la pauvre bête était mise dans un gros boc appelé " trouil "et là, on l'arrosait avec de l'eau bouillante et les hommes enlevaient les soies avec des racloirs, les ongles avec des tenailles.

On emmenait ensuite le cochon à la cave et on le suspendait à une poutre par les pattes arrière. Ce n'était pas une mince affaire pour le soulever car certains faisaient plus de 200 kilos. Le spécialiste, avec son grand couteau, ouvrait le ventre de l'animal ; on retirait les boyaux, la vessie; on laissait le cochon sécher jusqu'au lendemain. Toutes les personnes qui avaient aidé à la mise à mort se retrouvaient  autour d'une table bien garnie. Les jours suivants, les femmes s'occupaient de faire les boudins et les saucisses. Les jambons étaient salés pour pouvoir être conservés ainsi que beaucoup de provisions pour passer l'hiver et une partie de l'année.

L’eau pour la consommation et les besoins du ménage était tirée des puits pour les maisons qui avaient la chance d'avoir une source. Les autres allaient s'approvisionner à la fontaine de la place qui était équipée d'une pompe à main : les enfants aimaient bien foire tourner la grande roue. Il y avait aussi une Source, appelée " Fontaine vieille", qui coulait, elle, en permanence : son eau était récupérée dons un grand bassin-lavoir. Autour, des petits plans inclinés, taillés dons des blocs de marbre, servaient aux lavandières à taper et à laver leur linge. Malheureusement, ce magnifique bassin a été comblé par la municipalité qui a fait dessus un garage. Inutile de dire que l'eau amenée dons des seaux à la force du poignet était économisés : on se lavait alors le bout du nez.  Une source assez abondante, dite " des Canalettès " , se trouvait - et se trouve encore - à 300 mètres du village sur le chemin des Bordes. Une multitude de jardins, étagés sur le flanc de la montagne, étaient  arrosés par gravité. L'eau était gratuite et tous les propriétaires  des jardins avaient le droit d'arroser une ou deux fois par semaine, à jour et heure fixes.  La durée de l'arrosage était proportionnelle à la surface du jardin. Le règlement, bien que verbal, avait force de loi et se transmettait de génération en génération. Au bord du ruisseau de Trémoine, il y avait aussi des jardins, mais eux avaient des puits pas très profonds. un astucieux système d'arrosage, importé lors des invasions arabes, se composait d'un tronc d'arbre de 3 mètres environ, planté au bord du puits. Le tronc avait au sommet deux bronchas en V, reliées entre elles Par une tringle de f er. Une longue barre de bois, plus fine , était percée au tiers de la partie la plus épaisse, et l'on passait dans le trou la trigle de fer. A l'extrémité la plus courte, on accrochait un gros poids, caillou percé ou ferraille, d'un poids de 15 kilos environ. A l'autre extrémité, de la barre, on attachait une chaîne d’une longueur équivalente à la barre ; au bout de la chaîne qui pendait, on mettait un mousqueton et un seau à vendange en métal. L'engin était prêt à fonctionner. on l'appelait en patois "callèbe", c'est à dire " balancier ". Le fonctionnement était simple: on tirait la chaîne vers la bas, le seau pénétrait dans le puits ; lorsqu'il effleurait l'eau, on donnait un coup de poignet sec, le seau se renversait et se remplissait d'eau. On tirait alors la chaîne vers le haut, aidé par le contrepoids qui redescendait et l'on vidait le seau dans un bassin ou directement dans une rigole. Cette opération se renouvelait des dizaines de fois et demandait un effort assez important et soutenu. Avec l'arrivée de l'électricité et des motopompes, ce système d’arrosage disparut petit à petit. Te me souviens qu'un jardin était aussi arrosé avec un moulin à vent qui actionnait une Pompe.

L'éclairage des maisons se faisait avec des lampes à pétrole, des lampes à huile, ou avec des bougies. Les rues n'étaient pas éclairées. Il y avait bien quelques réverbères, mais leurs lampes à huile n'étaient allumées que la nuit du 14 juillet. Vers 1920 ,les municipalités de Rasiguères, Planèzes et Lansac formèrent un syndicat (qui existe toujours) en vue de l'électrification des trois villages. Une petite usine fut construite au lieudit " Régatieu", à la fin d’un petit canal d'arrosage. La chute d'eau, de 5 à 6 mètres, était suffisante pour faire tourner une turbine ; mais les baisses de tension étaient  fréquentes, surtout en été. La faiblesse du courant fut pourtant suffisante pour causer la mort en 1932 de l'employé du village qui était chargé de l'entretien. Quelques années après, la mini centrale fut cédée à une entreprise privée qui s'occupa de l'exploitation jusqu'à ce qu' EDF prenne en charge le réseau, et la petite centrale fut abandonnée.

Rasiguères, site minier.

Vers 1900, des géologues découvrirent des filons de minerai de fer et autres minéraux, d'abord ou lieudit " Courbotière". L'extraction se fit à ciel ouvert et le minerai fut transporté sur de grosses charrettes jusqu'à Millas.

L'exploitation fut abandonnée au bout de quelques années, la teneur en soufre dans le f er étant trop forte. Un nouveau gisement fut découvert sur le territoire de la commune de Planèzes, en face de la tour de Trémoine , il était important et de bonne qualité. L'extraction commença d'abord à ciel ouvert au sommet de la montagne : une route construite jusqu'à Planèzes permit le transport du minerai par charrettes jusqu'à la gare d'Estagel. Puis des galeries furent creusées avec des puits qui aboutissaient à une galerie plus importante, sans boisement et par où tout le minerai transitait. Cette galerie s'appelait "galerie de la mule " car c'étaient des mules qui tiraient tes wagonnets depuis le fond de la mine jusqu'à la gare d'où partait un câble porteur. Un autre câble plus petit servait à tirer des wagonnets suspendus vers une trémie qui se trouvait à cheval sur la voie ferrée entre Maury et Estagel. L'exploitation de cette mine de fer apporta à Rasiguères et aux communes environnantes un essor nouveau. Une centaine de mineurs y travaillaient : les enfants des ouvriers allaient à l'école du village; il y avait des Espagnols, des Italiens venus du Var où la société était déjà implantée.

Les commerces prospérèrent, surtout les deux cafés qui ne manquaient pas de clients. Exploitées à fond durant la guerre de 1914 - 1918, les réserves s'épuisèrent : le site ne devint plus rentable, les hauts fourneaux pour le traitement du minerai étant trop éloignés. L'extraction cessa vers 1930. Quelques ouvriers qui s'étaient mariés avec des filles du pays se reconvertirent et devinrent viticulteurs, les autres s'expatrièrent vers Sahorre et Vernet les Bains où des gisements étaient exploités.

Lo guerre de 1914

La crise viticole et les remous occasionnés par ta séparation de l'Eglise et de l' Etat s'estompaient lorsque la guerre se déclara. Finies les querelles politiques ou religieuses. Rasiguères se vida de toute sa jeunesse qui partit gonflée à bloc reconquérir l'Alsace et la Lorraine et effacer le désastre de 1870. Ce fut un carnage effroyable. Mal préparés, encadrés par des officiers incompétents en retard comme toujours d'une guerre, les soldats, les " poilus " comme on les appelait alors, montaient à l'assaut des lignes ennemies. baïonnette au canon avec, pour mieux se faire repérer, les pantalons et les képis rouges. Les mitrailleuses allemandes décimaient les soldats français. Le village paya un lourd tribut. Durant les 4 années que dura le conflit, 21 jeunes tombèrent sur les différents champs de bataille, soit plus de 10% de la population. Ceux qui revinrent, épuisés ou malades, mirent des années à s'en remettre. Etant enfant, j'aimais bien écouter les récits des batailles que les anciens combattants se racontaient, lorsque, devenus vieux, ils s'asseyaient sur la poutre qui servait de banc devant la maison. Les souffrances endurées les avaient tellement marqués qu'ils ne parlaient que de la Grande Guerre, leur guerre à eux.

Durant le conflit, les vignes avaient été négligées. Les femmes, les enfants et les hommes non  mobilisables avaient assumé tant bien que mal les travaux de la terre. A leur retour ou foyer, les rescapés trouvèrent les caves en mauvais état, la futaille détériorée ou moisie. La guerre avait fait faire un grand pas au progrès : les camions- citernes commençaient à circuler sur des routes qul, petit à petit, étaient goudronnées. Dans le village, la production moyenne des exploitations viticoles devait être alors de 100 à 150 hectos. Dans ces conditions, les vignerons qui vinifiaient dans leur cave n'avaient pas les moyens pour s'équiper en matériel nouveau, plus performant. Aussi quelques viticulteurs entreprenants et courageux décidèrent de s'unir et de fonder une cave coopérative: celle-ci recevrait les raisins des adhérents, les vinifierait. Le vin obtenu serait ensuite vendu en commun, au pro rata des apports et après vote par bulletin ou à main levée, un homme, une voix, étant le principe de la coopération.

Ce projet ambitieux vit le jour en 1919. Le Crédit Agricole consentit  des prêts, l'Etat des subventions. Les viticulteurs qui possédaient de I’ argent l'investirent en souscrivant au capital social. Des parts sociales leur furent attribuées, d'une valeur nominale de 1 franc. Elles donnaient droit, à l'origine, à loger 3 hl. de vin. Le terrain fut acheté, le bâtiment et 6 000 hl. de cuverie en ciment furent construits. Les fouloirs, pompes et pressoirs hydrauliques furent mis en placé après diverses péripéties dont, entre autres, la faillite de l'entrepreneur en maçonnerie. Et, au bout d'une paire d'années, la cave fut en état de fonctionner. Mon père, qui fut un des pionniers pour ce projet, me racontait le temps passé en réunions, démarches, discussions, formalités à accomplir, et les réticences de certains vignerons qui ne croyaient pas au succès de l'entreprise et préféraient attendre et voir venir. La réussite du projet, les facilités dans la vinification, la vente des produits finirent par convaincre les plus sceptiques ; et, au bout d'une dizaine d'années. tous les viticulteurs de Rasiguères étaient adhérents à la cave coopérative. Il fallut ainsi faire plusieurs agrandissements. En 1936-37, des rivalités parmi le conseil d'Administration occasionnèrent du remue -ménage dans le village. Des clans se formèrent, avec disputes et invectives. Mais, petit à petit, grâce à des coopérateurs calmes et pondérés. tout s'apaisa et la cave continua à fonctionner pour le bien de tous.

 

Chaque année, la vente de la récolte aux établissements Byrrh assura aux adhérents un revenu sûr, même si le prix payé était celui du marché des vins de table cela dura jusqu' en 1954. La  consommation des apéritif s à base de vin - Byrrh, Dubonnet, etc.- ayant chuté fortement, ces maisons ne firent plus d'achats dans les caves coopératives. Les viticulteurs se trouvèrent alors désemparés, n'ayant plus leurs acheteurs traditionnels. Ils décidèrent alors de vinifier des vins rouges et rosés et de se lancer dans la production des appellations VDQS avec, en plus, les VDN Côtes d’Agly qui étaient à ce moment-là en plein essor. Le muscat commença, lui aussi, à être produit en petite quantité . Les rosés élaborés plurent à des négociants du centre et de la Savoie et un courant commercial s’établit.

La SICA Vignerons Catalans, groupant des caves coopératives et des caves particulières naquit alors. La cave de Rasiguères fut une des premières à participer à sa création. Les débuts de ce groupement furent difficiles. fl commercialisa au départ nos rosés en bouteilles Côtes du Roussillon, puis nos vins rouges Côtes du Roussillon Villages, avec, sur l'étiquette, le nom de la Cave. Cela fit connaître nos produits dans les restaurants du département d'abord, puis en France, et même à l'exportation. La notoriété des vins de Rasiguères s'accrut avec les ans. En 1970, le tourisme vers la Côte Vermeille commença et le Conseil d'Administration décida de jouer cette carte en établissant la vente au détail aux particuliers dans les chais. Le stand de vente était, certes, très modeste ou départ : quelques maies, des pressoirs récupérés servaient de comptoirs de dégustation. Les rosés, rouges, VDN et Muscat, en bouteilles ou en vrac, plurent aux touristes et le chiffre d'affaires des ventes au détail grandit d'année en année. On construisit alors un stand de vente plus joli, et surtout plus fonctionnel, devant l'entrée de la cave.

 

La protection sociale et la santé il y a 100 ans 

Au début du XXème siècle, la protection sociale était inexistante : pas d'assurance maladie, pas d'allocations familiales ou de vieillesse. Les habitants se soignaient avec des plantes, infusions, cataplasmes, ventouses, lavements. le me souviens que, pour le mal de gorge, c'étaient les gargarismes avec des queues de cerises ou des bouts de ronce; pour l'estomac, c'était la camomille; pour le sang, une décoction de feuilles de noyer; pour la bronchite, les ventouses ou les cataplasmes avec de la farine de lin chaude saupoudrée de moutarde. Efficaces ou pas, ces traitements étaient les seuls moyens employés pour guérir les maladies pas très graves.

L'aspirine et le vin chaud - surtout le vin chaud - vous remettaient sur pied en ccs de grippe. On ne faisait appel au médecin qu'à la dernière extrémité et, souvent, quand il était trop tard. Il venait de Latour de France à cheval. Les gens avaient une peur bleue de l'hôpital car beaucoup n'en revenaient pas. Jusqu' en 1950,les accouchements se faisaient à domicile avec l'aide d'une sage-femme qui venait en vélo de Latour. Quand elle était indisponible, c'était une femme du village qui offrait ses services. Les conditions d'hygiène étaient rudimentaires. Si des complications se produisaient, c'était la catastrophe. La mortalité infantile était importante et les accouchées mouraient souvent, faute de soins appropriés. Les antibiotiques ne firent leur apparition qu'après la guerre de 39-45. Les vaccinations se généralisèrent. La rage, le tétanos, la rougeole, ta poliomyélite causèrent beaucoup moins de ravages parmi la population.

Pour venir en aide aux familles qui avaient des malades graves, se créèrent en 1901 les premières sociétés de Secours Mutuel. Moyennant une cotisation modique des adhérents, une petite partie des honoraires et des médicaments était remboursée. De plus, les membres de la Société allaient la nuit veiller les malades afin de soulager les familles. C'était vraiment du secours mutuel.

Les sociétés de Secours Mutuel furent crées alors que la séparation de l' Eglise et de l' Etat occasionnait des remous dans les villages. Rasiguères n'échappa pas à ces discordes. Devant l'absurdité de certains dans les deux camps, il se créa non pas une, mais deux sociétés. Elles existent encore d'ailleurs de nos jours.

La société " L' Egalité" regroupait les gens anticléricaux. L'autre, la société "Jeanne d' Arc " , était formée de gens pratiquants. Un drapeau pour l'une, une bannière pour l'autre, accompagnaient les défunts adhérents lors des obsèques. Une fête avec bal était organisée chaque année par chacune des sociétés : le dimanche après Pâques pour l' Egalité, le jour de la fête de Jeanne d'Arc pour l'outre. Les membres de chaque société se gardaient bien de participer à la fête de la société rivale.

Les revenus de ces petites sociétés étaient faibles. Aussi, avant la dernière guerre, il fut créé une Société Départementale qui s'appela " la Roussillonnaise" et qui regroupa dans son sein toutes les sociétés locales sans distinction de politique ou de religion. Les sociétés de base ne furent plus qu'un relais entre les adhérents et " la Roussillonnaise ". Une clinique chirurgicale mutualiste fut créée après la guerre de 39. Elle continue de nos jours à effectuer les examens radiologiques,  échographiques, etc. et à permettre les interventions chirurgicales exécutées par les praticiens de la ville qui ont signé une convention avec la Clinique. Le malade, à jour de ses cotisations, n'a rien à  débourser lors de son admission.

La commune, la politique, la religion

Il y a 150 ans, la majeure partie de la population était illettrée. Le curé, et l'instituteur tâchaient d'influencé, chacun de son côté, les habitants. Le maître d'école était, dans les petits villages, secrétaire de mairie : c'était en fait lui qui dirigeait la commune. Le clergé, fort de ses privilèges, essayait de contrecarrer l'action des enseignants vers la laïcité. La séparation de l' Eglise et de l' Etat, en 1907, occasionna de véritables drames. Les prêtres furent chassée de leurs presbytères qui furent remis aux instituteurs. Les villageois furent classés en deux catégories: les cléricaux et les anticléricaux. Ils se retrouvèrent tout de même côte à côte dans les tranchées, lors de la première guerre mondiale.

A Rasiguères, avant la séparation, le prêtre logeait dans l'immeuble où se trouve l'horloge. L'instituteur, lui, logeait au-dessus de l'école qui est devenue depuis 1950 la mairie. Après la séparation, l'instituteur occupa le presbytère et le curé trouva un logement dans une maison léguée à l'évêché par une famille du village. La municipalité était, à l'époque, radical-socialiste. Les socialistes représentaient à ce moment-là l'extrême gauche: le communisme n'existait pas.

Les élections donnaient lieu à de vives empoignades: les quolibets et les chansons faisaient partie du folklore. Les journaux avaient un tirage important. Les plus connus étaient La Dépêche, L'Indépendant, Le Petit Méridional, L'Eclair, car il n'y avait pas d'autres moyens de communication.

Le budget des petites communes était minime; il y avait des taxes bizarres, comme l'impôt sur les portes et fenêtres, la taxe sur les chiens. Tout cela a disparu depuis longtemps. La taxe vicinale pour l'entretien des chemins était calculée sur les propriétés taillables, c'est à dire que la possession par les agriculteurs était justifiée par un acte notarié. En contrepartie, les vacants, qui étaient des terrains appartenant à la commune, ne payaient presque pas de taxe. Celui qui était exploitant d'un terrain vacant était fermier à vie de la commune et le transfert à un autre exploitant se faisait par une simple écriture en mairie. La taxe vicinale se réglait donc, à l'époque, par des journées de travail sur les chemins ruraux.

On appelait cela " les prestations " ; elles avaient lieu juste avant les vendanges. Les viticulteurs venaient avec leur pelle et leur pioche boucher les ornières. Certains amenaient cheval et  tombereau pour transporter la terre. Les jeunes aimaient bien participer aux prestations: c'était du travail en commun pas trop pénible. Le déjeuner était tiré des sacs, on buvait du vin au " barral", petit tonnelet de bois d'une contenance de deux litres. Les anciens racontaient des histoires plus ou moins poivrées et tout cela plaisait beaucoup à la jeunesse.

Les vendanges

Vers la mi-septembre, les vendanges arrivaient. A 13 ou 14 ans, les jeunes commençaient par cueillir et suivre la" llaque", rangée de pieds de vigne. A 17 ou 18 ans, les garçons portaient la hotte: c'était plus pénible, mais plus valorisant. Le travail était dur : 8 heures par jour, et le temps passé à l'aller et au retour des vignes n'était pas rétribué. Les trajets se faisaient la plupart du temps à pied ou juché sur les charrettes, avec les comportes de bois, les hottes, les seaux, les paniers de victuailles, car il n'était pas question, en ce temps-là , de rentrer à midi à la maison. Pour les jeunes, les vendanges étaient une vraie fête. Malgré des journées harassantes, la jeunesse se retrouvait après le souper sur la place pour danser au son d'un pick-up. Dans les vignes, on s'interpellait d'une " colle" à l 'autre (" colle " , équipe de vendangeurs).

De temps à autre, les garçons s'écrasaient du raisin teinturier dans la main et, par surprise, la passaient sur la figure des filles qui criaient au secours en se débattant. Bien entendu, ces amusements avaient lieu quand le patron n'était pas là.

A cette époque, les vendangeurs  venaient de Perpignan ou des villages de la plaine quand les travaux des vendanges y étaient terminés. C'était pour eux une occasion de se faire un peu d'argent et d'avoir quelques jours de vacances.

La cueillette terminée, tout le monde repartait et Rasiguères retrouvait son calme, et les jeunes le cafard. Heureusement que la foire de la Saint-Martin de Perpignan, le 11 novembre, était une occasion de fête. La jeunesse n'aurait pas manqué cette foire pour un empire. Le départ avait lieu de bon matin avec le car qui était bondé. En arrivant en ville, une visite aux Boîtes (elles n'étaient pas fermées) s'imposait. Puis on déambulait en ville voir les camelots ou alors les maquignons qui faisaient courir les chevaux aux queues et crinières tressées avec de la paille. L'après-midi, les manèges étaient envahis et, la nuit, les dancings faisaient le plein. On rentrait tard dans la nuit, éreintés, et, le lendemain, on reprenait le boulot avec la tête pleine des flonflons de la fête.

Naissance et vie

Après la naissance, si tout se passait bien, les bébés étaient nourris au sein. Le lait concentré n'existait pas, il n'y avait pas de vaches dans la région, le lait de chèvre était trop fort. Aussi les mères qui n'avaient pas de lait devaient obligatoirement mettre leur enfant chez une nourrice qui allaitait cet enfant en plus du sien. Il se créait chez ces deux enfants, nourris au même lait, une amitié tràs forte qui durait toute la vie. On disait d'eux qu'ils étaient frères de lait. A cinq ans, les marmots faisaient leur entrée à l'école. C'était, comme aujourd'hui, un grand jour pour eux. L'euphorie de la rentrée faisait vite place à la crainte du maître, quand ce n’était pas de la peur. Il est vrai qu'à  cette époque, la trique mettait au pli les plus récalcitrants avec, en plus, la bénédiction des parents. Je me souviens encore de la seule fois où je m'étais plaint à la maison de la correction que j'avais reçue; la réponse de mon père fut brève et sans commentaires: " Si le maitre t'a giflé, c'est que tu le méritais, un point c'est tout. " Avec le recul, on comprend mieux que f instituteur avait besoin de beaucoup d'autorité. Une trentaine d'élèves de 5 à 12 ans, quatre cours à faire suivre, ce n'était pas du gâteau... Enseignant, à cette époque, ce n'était pas un métier, mais un sacerdoce. La fierté du maitre d'école était d'avoir la plupart de ses élèves reçus au certificat d'études . Ce " diplôme " en poche, les enfants commençaient à apprendre le métier des parents. Il n'était pas question de continuer les études: seules quelques familles qui avaient les moyens financiers pouvaient mettre leurs enfants en pension dans les lycées car les bourses pour les études n'existaient pas.

Jusqu'à leur mariage, les enfants travaillaient sans salaire chez leurs parents, avec uniquement un peu d'argent de poche en fin de semaine. Pour arrondir ce pécule pas très consistant, les jeunes garçons allaient travailler le dimanche matin chez des viticulteurs, faire les trous pour remplacer les ceps ou bien piocher les vignes ou " bigos". On savait ce que coûtait l'argent a gagner.

Lors du mariage, la plupart des couples cohabitaient avec leurs parents. On faisait ainsi des économies, mais à quel prix ! Les jeunes ménages souffraient de ces pratiques; ils ne devenaient propriétaires des terres et du pouvoir de direction que lorsque les parents n'étaient plus en mesure de travailler. Que de rancœur refoulée. Mais le respect des Vieux était fort et les divorces étaient rares. Les femmes travaillaient dur. En plus des repos, des gosses à élever, elles s'occupaient de la basse-cour, du jardin, de laver des corbeilles de linge, hiver comme été. Il y avait aussi le repassage du linge, le ramassage des sarments et même quelquefois le sulfatage des vignes quand cela pressait, sans parler des vendanges.,

Les travaux de la vigne étaient pénibles pour les hommes mais, la journée terminée, ils mettaient les pieds sous la table et lisaient le journal.

Pas question de donner un coup de main à la cuisine ou de promener les enfants : c'était déshonorant. Je pense que cette mentalité " macho " dérivait des restes de l'occupation des Maures. Les femmes étaient usées avant I'heure. Lors d'un décès dans la famille - père, mère ou oncle – elles s'habillaient de noir et ne le quittaient plus. Bien entendu, le maquillage était prescrit. Quand on voit actuellement les femmes âgées bien pomponnées, avec les cheveux teints, on mesure l'évolution des mentalités sur un demi-siècle: et c'est bien mieux ainsi.

Les distractions ou village, pendant les longues soirées d'hiver, étaient rares. Les gens se réunissaient entre voisins autour d'un bon feu de bois. Les femmes tricotaient, les hommes racontaient des histoires : la guerre de 14, notamment, qui les avait tellement marqués. Il y avait aussi des histoires de sorcières, les "bruxes", qui jetaient des mauvais sorts aux habitants. Il y avait aussi des récits sur les loups qui emmenaient les moutons parqués  dans les enclos et les dépeçaient dans la montagne. Oui, il y a 150 ans, on voyait des loups à Rasiguères !... Nous, les enfants, étions blottis dans les coins de la cheminée, écoutant ces histoires qui nous terrorisaient ; et nous allions nous coucher avec la chair de poule, dans des lits bien chauffés par la braise du moine.

Les adolescents, eux, se réunissaient dans les caves où les parents mettaient à leur disposition un fût de vin blanc. Quelques vieux garçons, qui avaient un faible pour la dive bouteille , venaient de temps à autre se joindre à eux. Des expéditions étaient organisées dans le village: taper aux portes avec un caillou suspendu au bout d'une longue ficelle, faire brûler des mèches de soufre dans les tuyaux des éviers qui se déversaient alors dans les caniveaux. Tous ces " exploits " n'étaient pas bien méchants, bien qu'une fois l'amusement faillit tourner au drame : un jour, les garnements ne trouvèrent rien de mieux que de mettre, à la place des rondelles de soufre, une cartouche de dynamite dans le tuyau de l'évier d'une maison de la rue des Vignes. Une bonne longueur de mèche pour avoir le temps de fuir... et puis l'attente, Ce qui devait arriver arriva: l'explosion projeta une bassine au plafond et arracha l'évier qui, pourtant, était en marbre. Heureusement que la bonne femme avait fini sa vaisselle, sinon quelle catastrophe !

Les gendarmes firent une enquête: la loi du silence fut respectée et, comme des neveux de la famille plastiquée se trouvaient parmi les dynamiteurs, l'affaire n'eut pas de suites. Mais une belle frayeur tout de même...

Pour les réveillons de fin d'année, c'étaient les poulaillers qui étaient mis à contribution : une poule par ci, un lopin par là... Le lendemain des fêtes, les ménagères constataient les larcins ; ça rouspétait un peu mais, comme c'était traditionnel, tout retombait dons l'ordre.

 

 

LA PETITE HISTOIRE DE LA CREATION DE NOTRE CAVE COOPERATIVE par Louis Malet

PREAMBULE

1/ Historique et contexte :

-Avant 1885 la richesse, le phylloxera n’est pas encore arrivé à Rasiguères et le vin qui est rare, se vend cher.

-A partir de 1885 on rentre progressivement dans les difficultés.

-De 1900 à 1914 c’est la crise avec les évènements de 1907.

-A partir d’août 1914 : la guerre.

-A la fin de 1918 le village compte près de 300 habitants car les mines sont en activité.

-Au plan politique Rasiguères  est un village où se côtoient socialistes et cléricaux plutôt à droite, chaque groupe ayant d’ailleurs sa propre Société de Secours Mutuel.

 

2/Codes de lecture :

Dans l’histoire de notre cave coopérative, le premier document connu est le compte rendu de l’AG Constitutive du 19 octobre 1919.

Cette histoire essaie d’imaginer ce qui s’est passé de la fin de la guerre 1914-1918, de novembre 1918 jusqu’au 19 octobre 1919. Elle n’a aucune valeur historique.

Je fais jouer un rôle à certains qui ne l’ont pas joué et inversement. Certains personnages sont bien réels, d’autres complètement inventés. Les prénoms sont pour la plupart vrais, certains sont un peu modifiés. Quant aux noms de quelques personnages ils sont un clin d’œil à des hommes que je connais ou que j’ai pu connaitre.

Des témoignages m’ont aidé : ma mère, mon père, Emile et Jeanne, Roger et Jeannine, entre autres. J’ai lu et relu des registres et des vieux documents de la cave coopérative que Pierre a retrouvé et m’a passé. Je suis allé au Monument aux Morts et plusieurs fois au cimetière. J’ai fait quelques recherches sur internet sur la création des caves coopératives dans le Midi et en Roussillon.

Je dois dire aussi que je me suis inspiré de situations que j’ai pu vivre moi-même.

Jeannine, Patricia, Carole et Camille, mon comité de lecture, m’ont aidé à essayer d’être plus clair, plus précis et plus vivant.

C’est donc une histoire complètement inventée, mais j’aime bien penser que ça s’est passé comme je vais vous le raconter.

Je ne suis ni un écrivain, ni un conteur. Je suis aussi un peu tendu, merci donc de laisser l’histoire se dérouler. Si vous vous posez des questions pendant le récit, je me ferai un plaisir d’y répondre si je le peux à la fin de l’histoire.


 

24 DECEMBRE 1918

L’histoire commence le 24 décembre 1918. Vers 7 heures du soir, Henri monte vers le haut du village pour aller chez Jules. Il fait un froid sec, le ciel est étoilé, il respire à pleins poumons l’air de son village. Les 4 derniers Noël, il les a passés loin d’ici. Noël 1914 sur le front dans l’Est de la France. Les 3 autres comme prisonnier dans plusieurs usines et fermes de Bavière. Il est revenu fin novembre, il est heureux de pouvoir revivre un Noël ici à Rasiguères, un Noël comme avant, enfin pas tout à fait comme avant. La guerre est passée par là.

Il doit retrouver chez Jules et Marguerite ses amis Paul et François pour le souper de Noël. Un souper frugal car à cette époque on mange peu à 7 h ½, une soupe, un œuf, un quignon de pain. Le vrai repas, le grand repas, il a lieu plus tard après  la rifle et la Messe de Minuit. En cette année 1918, si la Messe aura bien lieu comme chaque année, la rifle elle ne se tiendra pas comme depuis 1914. On attendra 1919 pour les reprendre.

Nos 5 amis se retrouvent donc vers 7 h ½ et partagent le petit souper. L’émotion est grande, la joie de se retrouver est forte mais contenue, car beaucoup ne sont pas revenus. Les discussions se font autour de ce que chacun a pu vivre pendant ces 4 années, sur le village qui n’a pas trop changé, sur les familles qui ont perdu un ou plusieurs de leurs enfants.

L’heure de la Messe de Minuit approche. Henri, sur le front en 1914, s’était fait la promesse que, s’il s’en sortait, il irait à la Messe de Minuit pour son premier Noël à Rasiguères. Pendant que Paul, Jules et François s’installent pour faire un « truc », Marguerite et Henri s’en vont vers l’église. En passant devant le café Glory, Henri repense aux rifles d’avant la guerre avec nostalgie. Mais en cette fin d’année 1918, le village n’a pas trop le cœur à la fête. En effet, c’est 21 enfants de Rasiguères qui ont été fauchés depuis août 1914. 21, sur la centaine d’hommes qui composait la population à cette époque. C’est à ces 21 qu’Henri pense en allant retrouver l’abbé Ricard qui célèbre la Messe de Minuit. Il retrouve devant la porte de l’église son ami Paulin. Ensemble ils regagnent la tribune, en compagnie de quelques hommes du village et des villages voisins.

Son recueillement est profond pendant que l’Abbé déroule le rituel de la cérémonie. Il se revoit 20 ans plutôt, enfant de chœur avec Célestin, Irénée et Léonce, trois parmi les 21 qui ne sont pas revenus. Malgré son émotion, en bas, dans l’assistance, il remarque une fraîche jeune fille, dont l’air lui dit quelque chose mais qu’il n’arrive pas à reconnaître. Cela fait 4 ans qu’il ne l’a pas vue. Il comprend à la fin de la Messe, la voyant partir avec son frère Laurent de Lansac, que c’est Anna.

De retour chez Jules, c’est autour d’une cartagène (Vin de liqueur)  que nos amis entament le repas de Noël. Dans la cheminée, une bonne odeur s’échappe d’une cocotte, un beau canard mijote depuis 2 bonnes heures. Le repas va être succulent. Autour de la table, la discussion est animée, vin et cartagène aidant, et si au cours du petit souper ils ont beaucoup évoqué le passé, là c’est de l’avenir dont ils parlent.

Et bien sûr, c’est les vignes, le vin, principale et pour tout dire, unique richesse du village, qui sont le sujet de conversation. La situation est très difficile, les vignes en mauvais état, les caves en semi-abandon et les négociants en vins toujours aussi requins.

La discussion les conduit à penser qu’il faut faire quelque chose.

-          21 paires de bras vont manquer

-          Les vignes ont été travaillées tant bien que mal, par les femmes, les enfants et les vieillards

-          Les pécules constitués dans les années 1880 ont fondu.

Si l’on veut retrouver un peu de prospérité pour le village, il faut agir, il faut s’entraider, il faut se regrouper. Finalement, l’un d’eux lâche: et si on créait une cave coopérative ?

Voilà, c’est ce soir-là que l’idée a été lancée.

 

15 JANVIER 1919

Ce mercredi 15 janvier, la tramontane souffle fort, il fait froid et les ramades se succèdent.

Paul, qui a bien envie de rediscuter avec Henri de l’idée lancée à Noël, se dit qu’avec ce temps, Henri doit être devant son établi en train de bricoler quelque chose. Afin de masquer le vrai but de sa visite, il pense à la porte en mauvais état d’une ses courtilles et se propose d’aller demander à notre bricoleur s’il pourrait la réparer. Henri, effectivement devant son établi, travaille à la fabrication d’un « rossec » : un traîneau qui, tiré par un cheval, permet d’évacuer des cailloux. S’il fabrique ce matériel, c’est qu’il en a besoin mais c’est aussi parce qu’il a pu récupérer le bois et le fer nécessaires sur le site des mines.

En effet, lors des premiers jours de son retour, il était monté vers les Canalettes voir dans quel état était le jardin, et puis il avait poursuivi le long du rec de Trémoine pour arriver jusqu’aux cantines de la mine. Il y avait croisé un jeune ingénieur employé de la Société des Mines, Honoré, qui habitait à Planèzes et qui lui avait gentiment proposé de récupérer des planches et de la ferraille dont les mines n’avaient plus rien à faire.

Entre 2 averses de neige, quand Paul arrive, il travaille donc sur son rossec. Des cailloux attendent depuis plusieurs années sur une parcelle de la Manère qu’il avait embousiguée avant la guerre. Il va avoir un rossec pour sortir tous les cailloux, il lui faut trouver un cheval.

Aussi quand Paul parle de la réparation de sa porte de courtille, Henri lui demande en échange de venir avec son Pachard pour son chantier de la Manère. Marché est conclu, ils iront le lundi 3 février si le temps le permet.

Avant de repartir, Paul voudrait bien reparler de l’idée du 24 décembre, mais comme quelques hommes du quartier sont présents dans l’établi, il se tait en se disant que le 3 février, ils seront tous les 2 toute la journée et que ce sera le bon moment pour discuter.

3 FEVRIER 1919

Par cette belle journée de février, Paul et Henri se retrouvent à la Manère.

La matinée se passe à sortir des cailloux et vers midi, c’est autour d’un feu qu’ils cassent la croûte avec un morceau de pain, de la ventrèche et un fromage de chèvre. Ils reprennent la discussion sur le projet de cave coopérative. Ils mesurent rapidement que leurs intentions mutuelles sont fortes pour avancer sur ce sujet. Ils échangent donc sur la manière de mettre en marche cette idée.

Tous deux se rejoignent pour considérer que le succès passe d’abord par le soutien des personnes influentes du village.

Ces personnes sont au nombre de 3 : le Maire, le Curé et l’Instituteur qui est aussi secrétaire de mairie.

Convaincus qu’avant de poursuivre leur réflexion, il leur faut l’avis et surtout l’aval de ces 3 personnages, ils décident de se partager le boulot.

Paul verra Firmin, le maire et François l’instituteur. Quant à Henri, il s’occupera de l’Abbé Ricard.

Ils conviennent, dès leurs rencontres réalisées, de faire le point tous les 2.

Ils se roulent chacun une cigarette et après une dernière rasade de vin du barral, ils reprennent leur travail jusqu’à la fin de la journée.

 

4 MARS : MARDI GRAS

En cette fin d’après-midi du 4 mars, Paul et Henri se retrouvent pour se raconter leurs rencontres respectives avec les 3 personnalités du village.

Paul explique à Henri que la discussion avec Firmin le maire n’est pas allée trop loin mais qu’avec M. François l’instituteur, cela a été très intéressant.

En fait Firmin, fidèle à son personnage très prudent, n’est pas enthousiaste. Il attend de voir si ce projet peut prendre forme. Il ne sera donc pas un soutien actif, mais il ne se prononcera pas contre.

Avec l’instituteur, la discussion est beaucoup plus approfondie et encourageante. M. François trouve l’idée très bonne et est ravi de voir Paul venir lui en parler.

Il l’assure de tout son soutien et lui donne un conseil à retenir.

« Pour votre projet, vous devez vous poser 3 questions :     

-          Pourquoi ?

-          Comment ?

-          Avec qui ?

Et vous devez vous les poser dans le bon ordre !»

Le ton est ferme et Paul se promet de ne jamais oublier ce principe simple et clair.

M. François évoque aussi quelques autres points que Paul passe pour le moment sous silence. Il lui tarde de connaître la position de l’abbé Ricard.

Henri qui l’a écouté avec attention explique à son tour l’entrevue avec M le curé.

Il rassure tout de suite Paul en lui annonçant que l’abbé Ricard sera derrière eux, totalement derrière eux.

L’inquiétude qu’a Henri avant de discuter avec M. le curé est rapidement balayée par l’abbé Ricard.

Si Henri est inquiet, c’est que parmi les premiers projets de caves coopératives, nombreux sont ceux portés par les socialistes et l’Eglise ne voit pas cela d’un bon œil.

Ce qu’Henri ne sait pas, c’est que l’Evêché de Perpignan, depuis quelques mois, conseille aux prêtres des villages viticoles d’être attentifs aux projets de caves coopératives et, qui plus est, de les encourager pour ne pas laisser « aux rouges » le monopole de ce terrain.

L’abbé Ricard a aussi livré à Henri quelques remarques et conseils supplémentaires, notamment sur la nécessité que ce projet soit ouvert à tous, petits ou plus gros vignerons, familles pauvres et familles plus riches. Mais dans un premier temps, Henri hésite à tout divulguer à Paul.

Nos deux amis sont très satisfaits de leurs entrevues et décident après une petite discussion qu’ils doivent dorénavant faire partager à quelques autres leur idée. Encore faut-il savoir qui convier à cette petite réunion, quand la faire et où.

Paul et Henri se donnent quelques jours pour choisir les 3 ou 4 personnes qui doivent élargir le cercle. Et c’est autour d’un saucisson et d’une bonne omelette aux asperges sauvages qu’ils finissent cette soirée.

12 AVRIL

En ce 12 avril, veille des Rameaux, c’est chez Paul qu’on retrouve Henri bien sûr, mais aussi Jules, Paulin et François.

En fait cette rencontre aurait dû avoir lieu le lendemain dimanche, mais pour permettre à Paulin d’être présent à la messe, elle a été avancée au samedi.

Insistant sur la nécessité d’être discrets, nos deux amis expliquent à leurs camarades leurs réflexions, leurs discussions et le résultat de leurs rencontres.

Jules, François et Paulin, fiers d’être les premiers à être intégrés au projet, sont pleins d’enthousiasme. Paulin l’est peut-être plus que les autres. Très proche de l’abbé Ricard, il craignait un peu que M. le Curé ne soit pas favorable à l’idée.

Fidèle à sa promesse, Paul leur propose de respecter la consigne de M. François, l’instituteur, et de discuter aujourd’hui du pourquoi du projet.

Après avoir longuement échangé, un constat  est approuvé par tous.

1)      L’état de nos vignes est mauvais. Pendant plus de 4 ans, la plupart ont été travaillées tant bien que mal par les bras disponibles.

Les rendements déjà faibles ont encore diminué à cause des maladies et d’un entretien réduit à sa plus simple expression.

 

2)      Le matériel de cave qui n’était déjà pas très performant a difficilement traversé lui aussi ces 4 années. Nombreux sont ceux qui doivent s’équiper pour pouvoir vinifier correctement leur vendange. Cela suppose des coûts que peu peuvent assumer.

 

3)      Enfin si le village avait connu une belle prospérité dans les années 1870-1880, depuis la crise de 1907, les négociants font, avec leurs courtiers, la pluie et le beau temps. Ils se régalent, maniant mensonges et promesses, de plumer les uns après les autres tous les vignerons petits ou gros.

 

Leur accord unanime sur ce constat facilite la réponse à la question « pourquoi créer une cave coopérative ? ».

-D’abord pour éviter de devoir investir individuellement dans leurs caves qui en ont bien besoin.

-Ensuite pour se consacrer le plus possible à la remise en état de leurs   vignes en y mettant les moyens nécessaires, fumures et traitements.

-Enfin pour pouvoir mieux résister aux acheteurs de vin en étant regroupés.

 

D’accord sur le pourquoi, il leur faut maintenant réfléchir au comment.

 

1° MAI

En cette superbe matinée du 1er mai, ça sent le soufre tout autour du village. Ça sent le soufre au sens propre.

Ayant pu, presque par miracle, récupérer quelques dizaines de sacs de ce précieux minéral, ils sont nombreux, nos viticulteurs, tougaillous à la main, à soufrer leurs chères vignes.

C’est après une bonne sieste que nos 5 acolytes se retrouvent pour échanger et partager leurs réflexions de la dernière quinzaine.

La création d’une cave coopérative s’impose à tous, mais chacun a sa vision.

Ils savent que la réussite de leur projet un peu fou, repose sur un consensus solide entre les 5, un pacte fort, clair et partagé.

Au bout de longues discussions, l’accord est fait sur la proposition suivante :

La création d’une cave coopérative de vinification et de vente ouverte à tous les propriétaires du village, petits ou gros, homme ou femme, y habitant ou pas.

Paul est chargé de prendre contact avec Maître Pierre, Notaire à Latour de France, pour commencer à se renseigner sur les formalités de constitution et notamment les statuts.

D’ores et déjà ils décident de proposer une réunion ouverte le 24 juin, pour la Saint Jean. Ils réfléchissent aussi à la mise en place d’un Comité Constitutif.

Ils ont quasiment 2 mois pour d’une part, recueillir des éléments et formaliser leur projet et d’autre part, sensibiliser leurs amis viticulteurs à leur démarche et susciter des adhésions.

Chacun des 5 s’engage à porter la bonne parole, dans l’espoir de se retrouver nombreux le 24 juin.

 

24 JUIN

Le 24 juin à Rasiguères est un jour particulier puisque, jusqu’au milieu du XIXème siècle, c’est pour la Saint Jean Baptiste que se déroule la Fête du Village.

Les travaux des champs et des vignes très intenses à cette période de l’année, ont conduit à décaler, autour des années 1850, la fête au 29 août, jour de la décollation de Saint Jean Baptiste.

En ce 24 juin après-midi, la salle du café Glory a été réservée par nos 5 amis pour présenter leur projet. C’est devant une trentaine de vignerons, dont quelques veuves, qu’ils expliquent leur idée.

Certains présents sont déjà très intéressés, d’autres sont plus là pour voir et enfin il y a peut-être quelques envoyés par des personnes qui préfèrent ne pas se montrer ce jour-là.

Cette première rencontre ouverte se déroule bien, et s’il y a quelques questions et quelques remarques, c’est forts d’un soutien très largement majoritaire que Paul, Henri, Jules, François et Paulin clôturent la réunion.

Ils donnent rendez-vous à tous pour le 13 juillet soit au café Chiffre, soit à la Mairie si Firmin la met à leur disposition. Maître Pierre le Notaire sera présent pour installer formellement le Comité Constitutif.

Vous imaginez bien qu’entre la Saint Jean et le 13 juillet ce projet de cave coopérative est LE SUJET. Il s’en parle au milieu des vignes quand 2 ou 3 vignerons travaillent des parcelles voisines ; il s’en parle au lavoir, à la boulangerie ; il s’en parle dans les rues ; il s’en parle à l’église avant et après la messe ; il s’en parle à la mairie, dans les 2 cafés, à l’école même et bien sûr dans beaucoup de foyers.

Il y a les enthousiastes, les attentistes, les sceptiques, mais presque tous se sentent concernés.

Durant ces 3 semaines, le club des 5 se revoit souvent, sous la tonnelle chez Henri, au frais dans le cellier de François, ou sous le platane du Café Chiffre.

Il faut bien préparer cette réunion et montrer à Maître Pierre le sérieux de la démarche.

Se pose la question de qui pour présider ce Comité Constitutif.

Paul est naturellement pressenti par ses 4 copains, mais en fin politique, il décline l’offre.

Je dois  préciser que Paul, Henri, Jules, François et Paulin ont entre 30 et 40 ans.

Paul suggère donc de proposer le poste à Hippolyte, avec sa cinquantaine révolue, il fait figure de vieux sage. Il a été très positif le 24 juin, et Paul sent bien qu’il n’a pas d’ambitions pour la suite.

Il se charge de le convaincre d’accepter ce rôle et propose de se retrouver, lui Paul, secrétaire du comité, poste stratégique s’il en est.

Aussi unis que les 5 doigts de la main, Henri, Jules, François et Paulin approuvent la proposition de Paul.

 

13 JUILLET

Cette première réunion officielle du 13 juillet se déroule dans la salle de la Mairie que Paul a demandée à Firmin, le Maire.

Firmin toujours dans l’expectative, ni pour ni contre, souhaite être présent pour accueillir Maître Pierre d’une part, mais aussi pour être là, sans être là. Il sera présent, pourra savoir ce qui va se dire mais n’émargera pas sur la liste des membres de l’assemblée.

Après l’accueil de Firmin et quelques explications de Paul, Maître Pierre déroule le processus nécessaire à la création d’une cave coopérative et engage l’assemblée à se prononcer sur 3 points :

-          Décider de créer une cave coopérative de vinification et de vente.

-          Elire un comité constitutif composé de 6 membres dont 1 président et 1 secrétaire.

-          Engager rapidement des contacts avec le Génie Rural et le Crédit Agricole.

 

Le premier point fait débat, les uns souhaitant uniquement la vinification, pas la vente, au sein de la coopérative ; d’autres, au contraire, allant plus loin parlant d’achats groupés pour les produits, le matériel agricole.

Certains ont des craintes : leurs raisins de très très grande qualité, seront mélangés avec des raisins beaucoup moins bons.

D’autre part l’engagement pour une vente en commun donne à quelques-uns le sentiment d’une perte de liberté et d’indépendance.

Tour à tour Paul, Henri, Jules, François et Paulin argumentent, apportent des précisions et rassurent les futurs coopérateurs.

Le club des 5, fidèle à son pacte, fait front et rallie un consensus général sur le projet initial : une coopérative de vinification et de vente.

Sur la composition du Comité Constitutif, le talent de Paul lui permet de convaincre l’assemblée comme il a convaincu ses 4 amis.

Hippolyte est désigné président et Paul secrétaire. François, Jules, Paulin et Henri complétant la composition du Comité.

Pour les rencontres de Perpignan avec le Génie Rural et le Crédit Agricole, Hippolyte faisant état de son « grand âge », du fait que sa mule est vieille et son vélo déglingué, propose que Paul, le secrétaire qui possède une petite moto, aille convaincre les décideurs perpignanais.

Si certains ne sont pas dupes, cette proposition est acceptée à l’unanimité.

 

14 JUILLET

Le lendemain 14 juillet est une journée d’intense émotion.

Tout le village est là, devant la Mairie, pour participer au défilé jusqu’au cimetière. Pas de sourires sur les lèvres, beaucoup de recueillement et seul le pas des villageois trouble le silence.

Arrivés au cimetière, les gens du village entourent Firmin, le Maire, qui va prendre la parole.

Il n’aime pas trop parler en public, mais il sait que le moment est important et il y a plusieurs semaines qu’il prépare son propos, un peu aidé c’est vrai par M. François.

« Chères concitoyennes, chers concitoyens, M. le Curé, M. l’Instituteur,

Il y a 130 ans, le peuple de Paris prenait La Bastille et posait les fondements de notre République. C’est en souvenir de ce moment fort pour notre pays que nous sommes rassemblés ici aujourd’hui.

Pendant ces 130 années, la France a connu de belles périodes mais aussi de terribles années et les quatre dernières que nous venons de vivre l’ont été, terribles.

Heureusement avec le soutien de nos alliés, nous avons renvoyé les Boches au-delà du Rhin, nous avons repris l’Alsace et la Lorraine.

Le 28 juin dernier dans la Galerie des Glaces du Château de Versailles, Woodrow Wilson, Président des Etats-Unis, Lloyd George, Premier Ministre britannique, et Georges Clémenceau, notre Président du Conseil, ont signé le traité de paix.

 Nous avons gagné la Guerre mais à quel prix !

Ils ont été plusieurs millions à laisser leur vie sur les champs de bataille.

Et parmi eux 21 étaient de Rasiguères.

4 en 1914 : le Capitaine Pierre Martymort, Célestin Alquier, Charles Alquier, Jean Jambert

6 en 1915 : l’Adjudant Jean Bascou, l’Adjudant Jean Climens, le Sergent Maurice Malet, Louis Bascou, François Bec, Irénée Palmade

4 en 1916 : le Sergent Joseph Peyrard, Albert Bascou, Louis Glory, Léonce Truillet

2 en 1917 : le Sous-Lieutenant Aristide Marquet, Paulin Feuerstein

5 en 1918 : Gustave Bézia, Jean Lhoste, Etienne Pons, Lambert Sertorius, Jean Touron

 Nous n’oublierons jamais nos chers disparus et je peux vous annoncer aujourd’hui, que le conseil municipal vient de décider d’ériger, ici même, un Monument aux Morts pour rendre hommage à leur mémoire.

Notre village a été fortement meurtri par ces disparitions. De près ou de loin aucune famille n’a été épargnée.

Heureusement certains nous sont revenus, marqués par les horribles combats et par de longues périodes comme prisonniers, mais ils sont bien vivants.

C’est sur eux que repose l’avenir du village, je sais qu’ils seront à la hauteur pour apporter le soutien nécessaire à ceux qui en ont le plus besoin. Je sais qu’ils seront là pour agir afin de ramener la prospérité pour Rasiguères.

Nous devons les y aider et tous ensemble, au-delà de nos différences, de nos appartenances, c’est unis et solidaires que nous préparerons des lendemains plus heureux.

C’est le meilleur hommage que nous rendrons à nos morts.

Je compte sur vous toutes et sur vous tous.

Vive la République, Vive la France et Vive Rasiguères. »

Son propos terminé dans un intense recueillement et une très grande gravité, Firmin, entouré de 2 enfants dont le père n’est plus là, dépose une gerbe faite de buis et de glaïeuls au milieu du cimetière, à l’endroit même où se dressera plus tard le Monument aux Morts.

M. François à la baguette, la Marseillaise entonnée par les enfants et reprise par l’ensemble des villageois résonne jusqu’à la Tour de Trémoine.

Même s’il ne compte pas que des amis dans l’assistance, Firmin a su créer, en ce moment très particulier, un climat d’unité et de partage.

La cérémonie terminée, nombre de participants se retrouvent au café Glory pour un apéritif offert par la mairie.

Si l’ambiance est loin d’être joyeuse, cet apéro montre bien que, si l’on n’oublie pas les morts, la vie continue et c’est des vivants qu’il faut maintenant s’occuper.

Les 6 membres de notre comité constitutif, tous présents bien sûr ce jour-là et pleinement engagés dans cette idée de préparer l’avenir, décident de se rencontrer le samedi 19 juillet pour continuer leur travail sur la cave coopérative.

 

19 JUILLET

C’est dans le cellier de François, bien au frais, autour d’une bouteille de rancio sec et de quelques olives confites qu’ils se retrouvent.

Hippolyte et Paul expliquent que deux courriers sont partis pour Perpignan, à destination du Génie Rural et du Crédit Agricole.

Ils font ensuite le point par rapport à la liste des présents du 13 juillet et échangent sur les discussions qu’ils ont pu avoir les uns et les autres.

Ce sont les propos de Jules et François qui marquent le plus cet échange.

Jules, d’abord, explique que sa sœur Madeleine, bonne chez Madame Panric à Planèzes, lui a rapporté les paroles de cette dernière. Veuve depuis que son mari Louis est tombé lui aussi, au champ d’honneur, sans enfant, avec un grand cœur, assez riche au demeurant, Mme Panric a entendu parler du projet de cave coopérative et confie à Madeleine qu’elle est décidée à aider cette initiative. Cette aide pourra se concrétiser par un prêt qu’elle s’engage à faire à des conditions très intéressantes.

C’est avec beaucoup de plaisir que les membres du Comité Constitutif écoutent cette proposition. Ils savent tous que la volonté, la détermination ne suffiront pas pour réaliser leur idée ; il leur faut aussi des moyens, des sous quoi !!!

François quant à lui, a une tout autre requête à soumettre à ses amis.

Si Mme Panric est prête à apporter son argent sans apporter de raisins, c’est l’inverse qu’Ernestine souhaite faire. Elle veut bien apporter ses raisins à la coopérative mais n’a pas le moindre sou pour acheter une seule part sociale.

Ernestine, dont le mari Jean fait partie des 21 disparus de la guerre, cultive courageusement ses 3 ha de vignes et élève dignement ses enfants.

Le débat est bref. C’est unanimes que nos 6 vignerons décident qu’ensemble, ils fourniront à Ernestine les parts sociales nécessaires. Charge à elle, quand elle le pourra, de leur racheter ce droit d’apport.

Dans les têtes de Paul et d’Henri, reviennent les souvenirs de leurs rencontres du début de l’année avec M. François l’instituteur et l’abbé Ricard.

Et Paul explique à ses 5 compères ce qu’il n’a pas dit à Henri le jour de Mardi Gras.

M. François, au-delà du soutien et des recommandations qu’il a pu faire, a aussi insisté sur 2 points :

- vous devrez aider ceux qui veulent être coopérateurs mais n’en ont peut-être pas les moyens financiers,

- vous devrez accepter que d’autres, qui n’ont à priori aucun intérêt dans ce projet, puissent y être intégrés d’une manière ou d’une autre.

Avec beaucoup de plaisir, Henri écoute Paul. Les recommandations de l’instituteur sont les mêmes que celles du curé.

Et c’est un peu gêné qu’Henri dévoile à tous les propos de l’abbé Ricard. Henri avait eu peur de choquer Paul, Paul avait eu peur de choquer Henri.

Ils n’imaginaient ni l’un ni l’autre, que l’instituteur socialiste et le représentant de l’Eglise Catholique puissent partager, sans le savoir ou sans vouloir le voir, les mêmes valeurs de générosité, d’entraide et de solidarité.

C’est un peu euphoriques de se sentir portés par ces fortes valeurs humaines qu’ils trinquent avec un dernier verre de vin rancio, grignotant une dernière olive.

Ils vont continuer leur travail d’explications auprès des uns et des autres pour convaincre, pour faire adhérer le maximum de vignerons à leur idée.

Il faut dire qu’ils sont bien aidés par leurs 2 prescripteurs.

M. François, au cours de ses permanences au secrétariat de la mairie, ne loupe pas une occasion d’inciter ceux qui viennent le voir à s’engager. Il fait de même le soir, prenant le frais sur le banc avec les familles de sa rue.

Dans les réunions plus ou moins secrètes qui préparent les élections municipales de décembre, son discours est le même. Il faut créer la cave coopérative et avec le plus de vignerons possible.

Quant à l’abbé Ricard, entre lecture des épîtres et des évangiles, il s’ingénie, dans ses prêches, à faire savoir tout l’intérêt de la création de la cave coopérative pour le village et pour ses paroissiens. Il en fait de même lorsque le dimanche à midi, il est invité à partager le repas d’une famille du village.

Nos 6 amis ont deux bons alliés.

 

 

16 AOUT

La France de 1919 ne connait pas la trêve du 15 août.

C’est le 14 à 2 h de l’après-midi que Paul, secrétaire du Comité Constitutif, a rendez-vous avec Jacques Péric, Ingénieur en Chef du Génie Rural et Michel Maldebout, Président du Crédit Agricole.

Maître Pierre, le notaire, accompagne Paul à cette très importante réunion.

Dès le samedi 16 août, à la demande de Paul, Hippolyte réunit le Comité Constitutif pour faire le compte-rendu de l’entrevue perpignanaise.

Aux yeux de Paul, la rencontre s’est bien passée, très bien passée.

Jacques Péric et Michel Maldebout l’ont félicité pour cette initiative et se sont engagés à soutenir le projet et à participer aux futures réunions.

Jacques Péric, en tant que représentant du Ministère de l’Agriculture, apportera le soutien financier avec des subventions possibles. D’autre part, afin d’assurer  un appui technique, il mettra à disposition les ingénieurs de ses services pour la future construction.

Quant à Michel Maldebout, il garantit à Paul que la Banque Agricole sera bien sûr aux côtés des vignerons dans ce projet, même si une partie de l’investissement devra être autofinancée par l’achat par les viticulteurs de parts sociales qui constitueront le capital de la société.

Hippolyte, notre sage, questionne Paul pour avoir plus de précisions.

Quel pourcentage de subventions mettra l’Etat ? La mise à disposition des ingénieurs sera-t-elle gratuite ?

Pour le Crédit Agricole, combien prêtera-t-il et à quel taux ?

Paul est bien contraint de dire qu’au-delà de l’engagement de principe, aucun chiffre ou pourcentage n’a été évoqué par les responsables perpignanais.

Si ces explications douchent un peu l’enthousiasme des membres du Comité Constitutif, cela ne freine malgré tout pas leur détermination à poursuivre.

Ils décident de convier les coopérateurs potentiels à une réunion générale de présentation du projet.

C’est la date du 28 août qui est retenue, Maître Pierre sera là et le Génie Rural et le Crédit Agricole enverront des représentants.

La semaine qui suit permet au Comité Constitutif de préparer la réunion, se distribuant les rôles et peaufinant les interventions.

Après discussion, ils s’accordent pour proposer le 28, que la date de l’Assemblée Générale Constitutive soit fixée au 12 octobre.

 

28 AOUT

En cette veille de la Fête du village, il y a foule ce 28 août en fin d’après-midi sous les platanes de la place de la Mairie.

S’ils sont nombreux, ce n’est pas pour le Bal des Cuisinières comme avant la guerre, non, ils sont là pour quelque chose de moins festif, mais de très important pour l’avenir de Rasiguères, préparer la création d’une Cave Coopérative.

Les 6 membres du Comité Constitutif installés derrière une grande table ont à leurs côtés, Maître Pierre et les 2 représentants du Génie Rural et du Crédit Agricole.

Hippolyte qui préside, ouvre la réunion, constate la présence de 49 postulants coopérateurs et remercie les trois invités.

Il passe la parole au secrétaire du Comité, et Paul déroule le processus qui a conduit à cette réunion préparatoire. Il fait un compte rendu de sa rencontre perpignanaise et souligne toute l’attention portée par le Génie Rural et le Crédit Agricole à cette initiative.

Porté par le charisme que chacun lui connait, il invite les membres présents à s’engager résolument dans le projet. Bien sûr la tâche sera difficile, mais l’économie du village a besoin d’une Cave Coopérative. Chacun doit mesurer l’intérêt général et mettre en sourdine les petites chicayas. Il tente de créer un élan solidaire autour de la démarche, soulignant le poids des contraintes qui pèsent sur chaque viticulteur et utilisant le mouvement d’unité que Firmin le Maire a su créer le 14 juillet. C’est sur les mots détermination et optimisme qu’il conclut son propos en rendant la parole à Hippolyte.

Si dans l’assistance certains manifestent clairement leur approbation par des applaudissements, Paul remarque par ci par là, quelques visages dubitatifs et plus grave au fond un petit groupe qui semble un peu remonté. Il se dit que l’affaire est loin d’être jouée.

La réunion se poursuit avec les interventions des 2 représentants perpignanais qui, s’ils soulignent leur soutien, restent vagues dans leurs engagements.

Maître Pierre quant à lui est beaucoup plus précis et beaucoup plus concret. Il détaille le processus juridique nécessaire à la constitution d’une cave coopérative et évoque, sans trop rentrer dans les détails, les futurs statuts. Comme convenu avec le Comité Constitutif, il conclut en proposant la date du dimanche 12 octobre pour tenir l’Assemblée Générale Constitutive.

Hippolyte remercie les trois intervenants et donne la parole à l’assemblée.

Après quelques longues secondes de silence où tous ceux du premier rang regardent la pointe de leurs chaussures, une première question vient du groupe du fond : quels engagements clairs prend l’Etat par l’entremise du Génie Rural et comment et à quelle hauteur interviendra le Crédit Agricole ?

Les deux représentants de ces instances n’ayant aucun pouvoir décisionnel ce jour, reprennent leurs propos du début de la réunion sans avancer d’éléments concrets.

Nos 6 amis du Comité Constitutif mesurent bien qu’une partie de l’assemblée est loin d’être convaincue.

D’autres questions tournant autour des statuts sont posées et Maître Pierre y répond tant bien que mal.

A la table Jules et Henri pestent contre la majorité silencieuse qui ne leur apporte aucun soutien.

Hippolyte et Paul sentent bien que la réunion se tend et qu’il faut éviter que le ton monte.

Paul en habitué des Congrès Départementaux de la SFIO, glisse à l’oreille d’Hippolyte qu’une suspension de séance permettra de calmer les esprits et donnera aux 6 membres du Comité l’opportunité de faire le point.

Au milieu du brouhaha qui règne Hippolyte propose la suspension de séance.

Les 6, accompagnés de Maître Pierre se retirent au calme, dans la salle de la mairie.

Ils conviennent rapidement qu’ils ont un peu mésestimé les interrogations des futurs coopérateurs.

Afin que la réunion se termine bien et n’hypothèque pas le projet, il faut faire une proposition à l’assemblée.

Après quelques échanges ils s’accordent sur 3 points et reviennent en réunion pour les présenter.

Paul explique que devant les questions qui se posent, le Comité propose :

1/ d’avoir d’ici le mois d’octobre des engagements clairs et fermes du Génie Rural et du Crédit Agricole.

2/ que jusqu’au 25 septembre les questions relatives aux statuts peuvent être déposées à la mairie. Les membres du Comité et Maître Pierre les étudieront et y apporteront des réponses.

3/ qu’enfin l’AG Constitutive prévue le 12 octobre se transforme en réunion générale d’information. L’AG quant à elle se tiendra le dimanche suivant 19 octobre.

Ces propositions sages sont bien accueillies et la réunion se termine dans le calme.

Nos 6 amis ont fait preuve d’adaptabilité et de bon sens. L’importance du sujet valait bien une petite reculade !!

 

 

SEPTEMBRE

En dehors des vendanges qui les occupent une dizaine de jours (point de contrôles de maturité ou de sélections parcellaires à l’époque) les membres du Comité Constitutif mettent à profit le mois de septembre pour préparer les réunions d’octobre.

Plusieurs courriers sont échangés avec le Génie Rural d’une part, le Crédit Agricole d’autre part.

A la fin du mois deux lettres arrivent en mairie qui précisent clairement les engagements de l’Etat et ceux de la Banque.

Parallèlement de nombreuses questions atterrissent sur le bureau de M. François notre instituteur et secrétaire de mairie. Elles traitent de sujets concernant les statuts et le fonctionnement futur de la cave coopérative.

Parmi ces interrogations plusieurs tournent autour de qui pour diriger la société. Les textes sont très importants, bien sûr, mais savoir qui les appliquera l’est tout autant.

Toutes ces demandes permettent au Comité accompagné de Maître Pierre et de M. François de rajouter quelques articles aux statuts et d’en modifier certains autres. Repensant à Mme Panric et à son prêt d’honneur, repensant aussi à Ernestine, la veuve courageuse et à la mise à disposition de parts qu’ils veulent lui consentir, ils intègrent des règles statutaires qui permettent ces gestes de solidarité. Ils décident aussi de travailler à un règlement intérieur qui complètera les statuts.

Enfin ils discutent du qui.

Sans surprise, Hippolyte leur annonce qu’il ne souhaite pas avoir de responsabilités dans la Société Coopérative, surtout pas celle de président et même pas celle d’administrateur.

Unanimes, Jules, François, Henri et Paulin demandent à Paul d’accepter la présidence. Ce dernier dit oui sans trop de difficultés mais exige que ses quatre comparses soient candidats au conseil d’administration, titulaires ou suppléants et pour certains fassent partie du bureau.

Le conseil sera composé de six membres titulaires et de trois suppléants. Le bureau quant à lui comptera un président, un vice-président, un trésorier et un secrétaire.

Parallèlement, trois commissaires aux comptes seront désignés par l’assemblée.

Douze personnes seront donc concernées par le fonctionnement de la coopérative.

Ils sont cinq, il manque donc sept noms. Paul, toujours fin politique, veut éviter des candidatures spontanées et souhaite que les douze membres soient représentatifs. Il propose à ses amis quelques règles simples :                                   --toutes les tendances politiques auront leur place,

-les principales familles qui s’engagent dans la coopérative doivent être représentées,

-un équilibre doit se faire entre petites et plus grosses exploitations,

-il faut intégrer deux ou trois vignerons qui ont été un peu contestataires le 28 août.

Après la validation de ces principes, Paul est chargé de contacter les viticulteurs qui composeront cette équipe et s’engage à tenir régulièrement informés ses amis de ses avancées.

J’ai bien dit les viticulteurs, pas les viticultrices ! En effet il est inimaginable qu’une femme puisse à cette époque postuler à un poste d’administrateur. Les futurs statuts le préciseront d’ailleurs très clairement.

Maître Pierre rappelle que quelques questions importantes restent en suspens, notamment le montant du capital social, la valeur de la part sociale et la quantité d’apport que chaque part supportera.

M. François suggère que ses sujets primordiaux soient débattus et décidés par l’équipe des douze, et ce avant la réunion d’information du 12 octobre.

Les membres du comité se rallient à ces propositions et décident de se retrouver le 3 octobre avec les douze.

Paul a une petite quinzaine de jours pour trouver les sept vignerons. Cela ne l’effraie pas plus que ça, il a déjà sa petite idée.

 

 

 

 

3 OCTOBRE

Dans l’arrière salle du Café Chiffre, autour de Paul qui a bien œuvré, se retrouvent, François, Jules, Henri et Paulin bien sûr, mais aussi Joseph, Baptiste, Julien, Antoine, Justin, Jean et Philippe.

Ils traitent d’abord les problèmes liés au capital social. Ils se mettent rapidement d’accord sur la valeur de la part : 100 francs et sur le droit d’apport qu’elle donne : 10 hectolitres.

La discussion sur l’intérêt que rapportera ce capital souscrit est beaucoup plus ardue.

Il y a les tenants d’un montant symbolique, 1 ou 2 % d’intérêt annuel, et d’autres qui, faisant référence à l’inflation qui dépasse largement les 20 %, voudraient au moins 14 ou 15 %. Finalement ils décident de proposer 4 % à l’assemblée.

La discussion sur la répartition des postes de titulaires et de suppléants au conseil, les membres du bureau, les commissaires aux comptes, prend un peu de temps mais finit par aboutir.

Intérieurement, Paul se félicite du choix fait des futurs administrateurs. Si chacun exprime ses idées et ses souhaits, chacun est aussi capable d’entendre les autres et de se rallier à une proposition consensuelle.

Ils valident l’ordre du jour de la réunion préparatoire et s’engagent à porter la bonne parole d’ici le 12.

Tous mesurent l’importance de cette réunion d’information du 12, elle sera fondamentale et, si tout se passe bien, l’AG du 19 servira surtout à la formalisation de la Société Coopérative.

 

12 OCTOBRE

En ce dimanche matin, dans la salle de la Mairie, Hippolyte qui préside la réunion, a à sa droite Maître Pierre et à sa gauche son actif secrétaire, Paul.

Assis au premier rang se trouve M. François l’instituteur, entouré des onze postulants aux responsabilités.

Hippolyte remercie la cinquantaine de viticulteurs et viticultrices présents, excuse les représentants du Génie Rural et du Crédit Agricole et déroule l’ordre du jour.

1/Lecture par M. François des courriers reçus en Mairie qui précisent les engagements de l’Etat et de la Banque.

2/Présentation par Maître Pierre des statuts et du projet de règlement intérieur

3/Souscription du capital

4/Proposition de désignation des administrateurs et commissaires aux comptes

 

1/ M. François donne lecture des deux lettres arrivées de Perpignan.

Les services du Génie Rural ont estimé le coût de la construction d’une cave pouvant vinifier 5 000 hectolitres à 165 000 francs.

Ce montant devrait se répartir de la façon suivante :

Un capital initial prévu pour la constitution de la société coopérative de 50 000 francs soit 500 parts de 100 francs.

Une subvention de l’Etat de 30%, soit 15 000 francs.

Un prêt de 100 000 francs, remboursable en 20 ans et à un taux de 2%, garanti par l’Etat et apporté par le Crédit Agricole.

L’engagement est ferme et pourra être ajusté en fonction des coûts de la construction de la cave.

M. François précise que dimanche prochain M. Jacques Péric Ingénieur en chef du Génie Rural et M. Michel Maldebout Président du Crédit Agricole seront présents et répondront aux questions qui pourront se poser.

La salle manifeste sa satisfaction par de chaleureux applaudissements à la fin du propos de M. François.

2/Maître Pierre a la lourde tâche de lire le texte des statuts dans son intégralité. Il s’arrête après chaque article pour demander à la salle s’il y a des questions. Le travail préparatoire effectué par les membres du Comité Constitutif porte ses fruits : peu d’interventions viennent de la salle.

En homme du droit, Maître Pierre poursuit sa lecture, article par article et l’on sent le public être de moins en moins à l’écoute.

Paul se dit avec satisfaction que l’affaire semble bien engagée.

Mais au fond de la salle, Ernest et André s’agitent et n’y tenant plus Ernest demande la parole.

Le silence se fait.

En fait Ernest et André ont prévu de prendre leurs vélos pour rejoindre le stade de la route de Thuir à Perpignan où doit se dérouler à trois heures un match de rugby, et la longueur des débats leur fait craindre de ne pas être à l’heure pour le coup d’envoi.

Paul qui s’attendait à une question beaucoup plus enquiquinante, souligne que la création d’une cave coopérative vaut beaucoup plus qu’un simple match de rugby. Maître Pierre quant à lui affiche un demi-sourire.

Ernest, un peu remonté explique que ce n’est pas un simple match de rugby.

L’USP Union Sportive Perpignanaise, nouveau club issu de la fusion de L’ASP, Association Sportive Perpignanaise et du SOP, Stade Olympien Perpignanais rencontre la grande équipe du Stade Toulousain. Si malheureusement de nombreux joueurs de ces deux équipes sont tombés au champ d’honneur, dont le célèbre Aimé Giral, d’autres ont pris la relève.

Et parmi eux, un gaminot de 17 ans, Roger Ramis dont les spécialistes disent le plus grand bien. Un des premiers matchs de l’USP, le Stade Toulousain, Roger Ramis, nos deux amis ne veulent pas louper ça.

Toujours avec son sourire en coin, Maître Pierre nullement déstabilisé par la remarque qui remet en cause son souci de clarté, Maître Pierre donc, rassure nos deux supporters. Pas d’inquiétude, ils seront à l’heure pour le grand match. En effet il a lui-même prévu de s’y rendre et propose à Ernest et André de les y amener avec son Amilcar.

 Si cette proposition fait quelques jaloux, elle satisfait pleinement Ernest et André. Ils verront le match, n’iront en vélo que jusqu’à Latour et en plus ils seront en voiture avec le Notaire ! Il n’y a vraiment pas de quoi regretter d’avoir un peu dérangé l’assemblée.

Le sujet réglé, Maître Pierre poursuit sa litanie dans le plus grand calme. Pour terminer il évoque le projet de règlement intérieur, et souligne que ce texte n’est pas nécessaire pour le dossier de constitution de la coopérative et peut être rédigé et validé plus tard.

Satisfait de le voir achever son propos, l’auditoire l’applaudit sans réserve.

 

3/C’est maintenant au tour de Paul de parler du capital social, de la valeur de la part, du droit d’apport qu’elle donne, et de l’intérêt qu’elle va rapporter.

Chacun devient plus attentif.

Il faut mobiliser 50 000 francs de capital, 500 parts de 100 francs.

Ces chiffres ne surprennent pas grand monde. Depuis une semaine ils circulaient dans le village.

C’est l’intérêt qui fait le plus débat. On retrouve dans la salle des positions diverses : de 0 % pour les uns, à l’équivalent de l’inflation soit environ 20 % pour d’autres.

Evoquant Mme Panric qui souhaite prêter 7000 francs à 5 % à la future société, plusieurs membres du Comité Constitutif plaident pour un taux raisonnable. C’est finalement 4 % qui est retenu comme taux d’intérêt des parts.

Paul souligne ensuite que ce capital doit être versé intégralement avant l’AG constitutive du 19 octobre.

Si certains se préparent depuis quelques mois à ce versement, d’autres sont plus en difficulté.

Ils ont une semaine pour trouver une solution.

Il va sans dire que l’intervention de Paul ne se termine pas sur des hourras.

4/Il revient à Hippolyte encore Président du Comité constitutif, d’évoquer le dernier point à l’ordre du jour : qui va diriger ?

Là aussi le téléphone rasiguèrois a fait son travail, et c’est sans grande surprise qu’Hippolyte annonce que Paul sera candidat à la Présidence et lui passe la parole pour qu’il présente son équipe.

Paul explique que le conseil sera composé de neuf membres, six titulaires et trois suppléants, auxquels s’ajouteront trois commissaires aux comptes.

Même si dimanche prochain n’importe quel adhérent homme pourra être candidat, il propose que : François, Baptiste, Jules, Joseph, Henri, Justin, Paulin, Antoine, Julien, Philippe et Jean l’accompagnent pour démarrer cette belle mais probablement difficile aventure.

Il y a certainement dans la salle quelques déceptions mais la composition soigneusement équilibrée de cette équipe emporte l’adhésion de tous, y compris celle des 5 femmes présentes.

Paul, à ce moment-là, a la quasi-certitude que le 19, l’élection se fera à l’unanimité.

Avant de lever la séance, Hippolyte invite ceux qui ont des difficultés par rapport à la souscription du capital à rencontrer un des douze futurs responsables pour essayer de trouver des solutions.

Il faut essayer de ne laisser personne au bord de la route.

C’est sur ces mots de solidarité et d’entraide qu’il clôture la réunion et donne rendez-vous à tous pour le dimanche 19 octobre à 9 heures, Salle de la Mairie.

 

19 OCTOBRE 1919 

Si depuis 1907, quelques caves coopératives ont vu le jour dans les PO, Bompas en 1907, Espira de l’Agly, Estagel et Maury en 1910, Villelongue de la Salanque en 1911, Vingrau en 1913, Rasiguères va être le premier village à créer sa cave coopérative après la guerre.

 

Le grand jour est arrivé.

Depuis près de dix mois, un groupe d’hommes portent un projet un peu fou.

Deux au début, puis cinq, puis six, douze ensuite, ont entrainé derrière eux une cinquantaine de vigneronnes et vignerons.

Il est 9 heures et c’est devant cette foule entassée tant bien que mal dans la Salle de la Mairie qu’Hippolyte déclare ouverte l’Assemblée Générale Constitutive. Ils sont 55 à avoir signé la feuille d’émargement.

Hippolyte remercie de leur présence M. Jacques Péric, Ingénieur en chef du Génie Rural, M. Michel Maldebout, Président du Crédit Agricole des PO, Maître Pierre Notaire à Latour de France.

Il salue M. François, instituteur et secrétaire de mairie, excuse l’Abbé Ricard retenu en ce dimanche matin par la Messe et passe sous silence l’absence de Firmin le Maire.

Sous l’œil vigilant de Maître Pierre et dans le respect de la procédure, il propose de désigner le bureau de l’assemblée.

Marc est désigné Président de séance, Joseph M et Lucien, assesseurs et Paul occupe le poste toujours stratégique de secrétaire.

C’est à l’unanimité qu’est votée cette proposition et Marc prend place à la table présidentielle.

Hippolyte avec un petit pincement au cœur s’installe dans la salle sur la chaise laissée libre par Marc.

S’il mesure bien que son rôle n’a pas été fondamental, il est quand même fier de lui. Sa sagesse et son bon sens ont été très utiles aux cinq autres membres du Comité Constitutif. Humblement, la satisfaction du devoir accompli, il retrouve sa place : celle d’un homme simple, sans ambition, mais qui a su assumer ses responsabilités pour soutenir ses jeunes amis.

Marc, Président de séance, donne la parole dans un premier temps à M. Péric et à M. Maldebout qui confirment de vive voix les engagements pris par leurs instances respectives.

Le gros du travail revient à Maître Pierre.

Dans un premier temps il fait le point sur les souscriptions de capital social et annonce que tous les présents ont bien déposé en son étude l’argent correspondant aux parts sociales qu’ils doivent souscrire. Des solutions ont finalement été trouvées pour tous les postulants.

Il s’attaque ensuite à la lecture des statuts mais se souvenant du 12 octobre, il n’en fait pas une lecture exhaustive, s’attachant surtout aux articles importants.

De débat, il n’y eu point, et Marc propose de passer au vote des statuts.

C’est à main levée et à l’unanimité qu’ils sont adoptés.

L’heure est venue de procéder à l’élection du conseil d’administration et des commissaires aux comptes.

Six candidats postulent pour être élus administrateurs : Paul bien sûr, Jules, Joseph, Baptiste, Henri et Paulin.

Trois pour les postes de suppléants : Antoine, François et Julien et enfin trois pour le commissariat aux comptes : Jean, Justin et Philippe.

Tous sont élus à l’unanimité et remercient l’assemblée de la confiance qui leur est faite. Ils déclarent accepter leurs fonctions sous les applaudissements.

Messieurs Jacques Péric et Michel Maldebout félicitent les nouveaux élus, remercient l’ensemble des présents pour l’excellente tenue de cette Assemblée Générale Constitutive et souhaitent longue vie à la Cave Coopérative de Rasiguères.

Après que mandat soit donné au nouveau Conseil d’Administration pour procéder à toutes les démarches en vue de construire la cave coopérative, Marc clôture l’assemblée générale.

Il demande au Conseil de rester dans la salle pour désigner le président et les membres du bureau, et invite tous les autres membres de l’assemblée à rejoindre le Café Chiffre pour l’apéritif.

La réunion du conseil est courte. Il en sort le bureau suivant : Paul : président, Joseph : vice-président, Henri : trésorier et Paulin : secrétaire.

Nos douze nouveaux élus rejoignent le Café Chiffre où Marc, après avoir réclamé le silence annonce les résultats du vote du conseil ce qui déclenche de longs applaudissements.

Nombreux sont ceux qui mesurent l’importance du moment présent ! Après quatre années de malheurs, de drames et de tristesse, l’espérance retrouve un chemin.

S’éloignant de l’euphorie qui règne dans la salle du Café, Paul s’approche du rec de Trémoine, s’assoit sur un gros caillou, sort son paquet de gris et se roule une cigarette.

Il est heureux et fier de ce qui s’est passé depuis dix mois : ce qui n’était qu’une idée un peu folle lancée un 24 décembre est devenu une réalité !

La Cave Coopérative est créée !

Ses pensées vont vers ses quatre amis du noyau dur bien sûr, vers Hippolyte, mais aussi vers M. François et ses précieux conseils, vers l’Abbé Ricard et son soutien discret mais efficace, vers Maître Pierre pour son appui sans faille.

Il se dit qu’il y a moins d’un an c’était encore la guerre. Nombre de ceux qui viennent de créer la cave, étaient loin de Rasiguères. Ils ont eu la chance de s’en sortir et pendant deux, trois ou quatre ans, ils ont vécu de terribles moments mais aussi de belles expériences.

Brusquement une évidence lui saute aux yeux : son parcours de soldat puis de prisonnier l’a amené à rencontrer des hommes d’ailleurs, à traverser plusieurs régions, à découvrir autre chose que son petit village et ses environs.

En fait la guerre l’a transformé, elle l’a vieilli avant l’âge, mais lui a aussi donné une grande ouverture d’esprit, une détermination farouche et a conforté ses valeurs de solidarité et d’entraide.

Ce qui vaut pour lui, vaut aussi pour ses amis.

Dans son cortège de drames et de malheurs, cette horrible guerre a le petit mérite de leur avoir donné des ambitions et du courage à revendre, de les avoir rendu plus solidaires et plus entreprenants.

C’est sur cette idée qu’il remonte vers le Café Chiffre ou règne une belle ambiance.

Franchissant la porte, il mesure la responsabilité qui pèse sur ses épaules et se dit : « c’est maintenant que les emmerdes commencent ! »

Il ne croyait pas si bien dire. La poursuite du projet fût loin, très très loin d’être un long fleuve tranquille, mais ça, c’est une autre histoire.

Notre Paul devait quand même aimer les emmerdes puisque deux mois plus tard, en plus de la présidence de la cave, il est candidat à la mairie et remplace Firmin comme Maire de notre village.

 

CONCLUSION

Pour terminer cette petite histoire de la création de notre cave coopérative, je pense que ni Paul, ni Henri, François, Jules et Paulin n’imaginaient en ce dimanche 19 octobre 1919, que la cave qu’ils venaient de constituer serait toujours là 95 ans après, et que par un dimanche 19 octobre 2014 leur belle aventure serait évoquée.

Merci à eux de m’avoir permis de raconter cette histoire.

Merci surtout à eux d’avoir créé notre Cave Coopérative.

Et merci à vous tous de m’avoir écouté.

 

NOTES COMPLEMENTAIRES

Qui sont-ils ?

Paul : Paul Bascou, Président

Henri : Henri Gazeu, mon grand-père, trésorier

Paulin : Paul Malet, secrétaire

Joseph : Joseph Glory vice-président

Jules : Jules Commenge administrateur

Baptiste : Baptiste Dalbiès administrateur

François : François Sales administrateur suppléant

Antoine : Antoine Bédos administrateur suppléant

Julien : Jules Parés administrateur suppléant

Jean : Jean Bédos commissaire aux comptes

Philippe : Philippe Truillet commissaire aux comptes

Justin : Justin Dalbiès commissaire aux comptes

Hippolyte : Hippolyte Bézia président imaginaire du Comité Constitutif

Marc : Marc Armingaud président de l’AG constitutive

Joseph M : Joseph Martimort assesseur de L’AG

Lucien : Lucien Foussat assesseur de l’AG

Firmin : Firmin Marquet Maire en 1919

Mr François l’instituteur, en souvenir de Mr Pont

L’Abbé Ricard, en souvenir de L’Abbé Duval

Maître Pierre pour deux Notaires de Latour de France : Pierre Gibrat et Pierre Estève.

Mr Jacques Péric pour Jacques Méric ancien DDA dans les PO

Mr Michel Maldebout pour Michel Bennassis actuel Président du Crédit Agricole

Mme Panric pour Mme Henric de Planèzes

Honoré : Honoré Hubert ingénieur à la Société des Mines

Ernestine, la veuve courageuse : Ernestine Jambert

Laurent de Lansac : Laurent Barbaza

Anna : Anna Barbaza qui a épousé Henri Gazeu, ma grand-mère.

Quand à Ernest et André nos deux amateurs de rugby, ils n’étaient pas nés à l’époque et je vous laisse deviner.